Aides naturelles et aides artificielles

La Guérinière définit les aides comme «les moyens dont le cavalier se sert pour faire aller son cheval, et le secourir : ces moyens consistent dans les différents mouvements de la main et des jambes».

On voit là une définition des aides comme combinaison de mouvements; très souvent aussi, les aides sont plutôt des instruments élémentaires, c'est ce qu'on enseigne dans l'équitation courante; il y a alors la main et les jambes (c'est la liste qu'on peut tirer de la définition ci-dessus), ou encore:

Il y a bien deux définitions des aides qui sont légitimes : les aides comme instruments élémentaires (définition 1), et les aides comme combinaison d'actions que fait le cavalier avec ces instruments (définition 2). Si la définition 1 est légitime en tant que définition, elle est très loin d'être aussi intéressante que l'autre; connaître une liste peut être utile pour passer ses galops (en tout cas elle l'était pour passer les «degrés» qui existaient dans un système fédéral antérieur, ou plutôt elles étaient utiles aux examinateurs pour terroriser les candidats de l'époque…), mais c'est totalement inutile quand on veut communiquer avec sa noble conquête, que ce soit en vue de sa simple (?) utilisation ou en vue de son dressage.

Si on parle ici d'aides naturelles ou artificielles, cela ne peut évidemment être qu'en relation avec la définition 2. Les aides au sens (1) sont toutes artificielles, et écrire comme on le voit trop souvent que (par exemple) la jambe est une aide «naturelle» alors que l'éperon est une aide «artificielle» est faire preuve pour le moins d'incohérence. Monter à cheval est en soi artificiel, et les instruments pour ce faire le sont aussi ipso facto.

Dans le cas des aides dans le sens (2), il est en revanche utile de faire cette distinction, et d'exploiter sa signification quand on le peut.

On peut désigner par aides artificielles celles qui ont été apprises par le cheval, et qu'il n'aurait pas su comprendre avant cet apprentissage. Elles résultent de la mise en place d'un code, mise en place que l'écuyer doit évidemment réaliser avec patience et habileté, et qui repose sur des associations. Les aides artificielles sont donc des conventions, et dans ce sens sont largement indéterminées. Tel cavalier peut vouloir enseigner à son cheval à partir au galop par la rêne intérieure, et tel autre choisir la rêne extérieure combinée à la jambe intérieure, etc.

A contrario, les aides naturelles sont des aides que le cheval exécute immédiatement (bien sûr il faut un cavalier informé et adroit), sans qu'il soit besoin qu'il les comprenne. Pour citer un cas très élémentaire, la chambrière qui pousse le jeune cheval qui est mis à la longe pour la première fois appartient à cette catégorie. Mais il y a bien d'autres formes plus intéressantes; les aides naturelles pour diriger le jeune cheval sur des voltes, ou pour l'aider à donner ses premiers déplacements latéraux, sont par exemple très importantes.

Les aides naturelles reposent sur l'instinct du cheval, elles ne font appel qu'à sa nature et sont donc «non-intrusives» en ce sens qu'elles ne créent pas en elles-mêmes d'expérience nouvelle pour le cheval. Mais ces aides n'existent évidemment que dans un environnement qui est la plupart du temps artificiel pour le cheval: il a une selle sur le dos (avec ou sans humain dessus), il a un morceau de métal dans la bouche, etc. À chaque environnement correspondent des réponses instinctives, et c'est cela qui garantit l'existence des aides naturelles qui sont alors exploitables.

Cette définition des aides naturelles permet de voir tous les avantages que peut en tirer l'écuyer compétent, celui qui connaît ces aides: il pourra aller très vite dans une certaine partie du dressage, et ce sans ennuyer ni inquiéter son cheval. Pour reprendre le cas de la volte et des premiers pas de côté, ce sont des exercices qui fortifient et assouplissent très rapidement le cheval s'ils sont exécutés avec des aides naturelles, donc qui le sortent vite de l'état de gêne physique où le plonge son nouvel environnement (cavalier, rênes, etc.).

D'un autre côté, les aides naturelles ne sont pas si faciles à connaître, et demandent parfois une certaine dextérité dans leur exécution: par exemple (hélas) très peu de dresseurs professionnels sont capables de ce que j'ai dit plus haut pour les voltes et les épaules en dedans; alors que dire de la méthode que décrit Beudant pour mettre n'importe quel cheval au passage en quelques minutes, qui correspond bien à des aides naturelles? Qui a-t-on vu exploiter cette technique? Les aides artificielles doivent donc souvent être mises en place; c'est le moment où on peut commencer à parler d'apprentissage, (on voit donc bien que tout le dressage n'est pas apprentissage). Apprentissage, c'est-à-dire le mécanisme par lequel l'écuyer associe une aide artificielle (arbitrairement choisie) à l'aide naturelle appropriée, associant (de manière positive) les deux évènements dans la conscience du cheval, de telle sorte que l'aide artificielle pourra se substituer totalement (c'est-à-dire avec la même efficacité) à l'aide naturelle; si cela est bien fait, le cheval aura «appris» sans lutte, et avec un minimum de recours à (c'est-à-dire de violation de) sa conscience.

Je ne veux pourtant pas dire que le dressage complet du cheval consiste à mettre en place des aides artificielles pour toutes les demandes possibles du cavalier; il y a des choses qui seront toujours plus faciles, pour le cavalier comme pour le cheval, avec les simples aides naturelles. Si on relit par exemple Faverot de Kerbrech ou Le Bon (qui ne sont pas à mettre dans la même école), on peut avoir l'impression contraire, en particulier avec l'idée bauchériste de «remplacer les forces instinctives par des forces transmises».

Les choses ne sont pas aussi simples, d'après ce que j'ai pu observer. L'écuyer doit mettre en place les aides artificielles quand les aides naturelles sont difficiles pour celui (ou ceux) qui utilisera (utiliseront) le cheval. Pour certains exercices elles seront rarement utiles (je pense aux aides du galop et du changement de pied), pour d'autres elles risqueraient d'être nuisibles. La finesse de l'écuyer repose en grande partie dans sa capacité à décider quelles conventions il doit établir avec son cheval, en fonction d'une part de la nature du cheval, d'autre part du niveau de dressage où il veut le mener, et enfin des cavaliers qui seront amenés à utiliser le cheval. Nous sommes en plein cœur de la complexité équestre…

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Auteur: Jean Magnan de Bornier

Created: 2018-09-26 mer. 15:01

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