Les anciens auteurs contre les concours de dressage

Rédigé par Jean Magnan de Bornier - 07 avril 2013

Certains auteurs du passé (avaient-ils entrevu ce que deviendrait l'équitation aujourd'hui?) ont à leur époque et avec leurs mots condamné par anticipation le principe des compétitions de dressage.

Je me contenterai de citer deux des plus grands auteurs français.
Certains auteurs du passé (avaient-ils entrevu ce que deviendrait l'équitation aujourd'hui?) ont à leur époque et avec leurs mots condamné par anticipation le principe des compétitions de dressage.

Je me contenterai de citer deux des plus grands auteurs français.

La Guérinière s'exprime très clairement sur cette question, quand il décrit les raisons de la rareté des hommes de cheval; c'est le premier Chapitre de la Partie II de l'École de Cavalerie, Pourquoi il y a si peu d'Hommes de Cheval; et des qualités nécessaires pour le devenir:

Les uns, voulant imiter ceux qui cherchent à tirer d'un Cheval tout le brillant dont il est capable, tombent dans le défaut d'avoir la main et les jambes dans un continuel mouvement ; ce qui est contre la grâce du Cavalier, donne une fausse posture au Cheval, lui falsifie l'appui de la bouche, et le rend incertain dans les jambes.

Les autres s'étudient à rechercher une précision et une justesse, qu'ils voient pratiquer à ceux qui ont la subtilité de choisir, parmi un nombre de Chevaux, ceux auxquels la nature à donné une bouche excellente, des hanches solides, et des ressorts unis et liants : qualités qui ne se trouvent que dans un très-petit nombre de Chevaux. Cela fait que ces imitateurs de justesses si recherchées, amortissent le courage d'un brave Cheval et lui ôtent toute la gentillesse que la nature lui avait donnée.

D'autres enfin, entraînés par le prétendu bon goût du public, dont les décisions ne sont pas toujours des oracles, et contre lequel la timide vérité n'ose se révolter, se trouvent, après un travail long et assidu, n'avoir pour tout mérite, que la flatteuse et chimérique satisfaction de se croire plus habiles que les autres.

Ces trois raisons expliquent à mon avis non seulement pourquoi il est difficile de devenir un bon écuyer, mais aussi pourquoi le concours de dressage n'est pas la meilleure école dans cette voie. En effet les concours, surtout à haut niveau (si l'on peut dire), poussent les cavaliers dans ces trois pièges que dénonçait le maître du manège des Tuileries, à savoir la recherche de l'effet forcé, la folie de la précision millimétrique et de la performance et la complaisance vis-à-vis du public. Il souligne au passage qu'une équitation qui ne conviendrait qu'à des chevaux surdoués serait radicalement fausse, l'art vrai étant destiné à tous les chevaux et particulièrement au «brave Cheval» que la nature a paré de gentillesse.

Le général L'Hotte a lui aussi tenté de prévenir les cavaliers des errements dans lesquels la pratique de la compétition les feraient tomber de manière quasi-inexorable. Au chapitre XII des Questions équestres on trouve effectivement ces quelques lignes:

L'équitation pratiquée dans les concours et qualifiée de «haute école» est, dans son essence même, en opposition avec l'équitation savante ou haute équitation.

Il est facile de s'en rendre compte.

L'équitation de concours devant frapper les foules, est loin de demander que, dans le cours du travail, la position du cavalier demeure invariable et régulière. Si les mouvements du cavalier sont apparents et révèlent l'effort, ils n'en impressionnent que davantage le public, qui applaudit d'autant plus que ce qu'il voit lui semble plus difficile à obtenir. Le succès s'augmente si le cheval parait contraint, forcé à l'obéissance, s'il produit des mouvements hors nature, contre nature surtout. Plus ils seront extraordinaires, plus grand sera le succès. Et, s'il y a apparence d'une lutte dont le cavalier sort victorieux, alors les bravos éclatent.

Il en est autrement de l'équitation savante, dont les caractères se trouvent en prenant le contre-pied même de ce qui fait le succès de l'équitation de concours. Ici, la position du cavalier doit se maintenir toujours correcte, sinon irréprochable. C'est la première condition à remplir. Qu'on se rappelle ce que j'ai dit du soin que l'école de Versailles apportait à la position et qu'on se demande ce qu'aurait dit un d'Abzac, en voyant les positions acceptées dans les concours. Rien, chez le cavalier, ne doit faire pressentir l'effort, ni mettre en évidence ses moyens de conduite; le cheval devant obéir à l'effleurement des aides qui, toujours discrètes, doivent même devenir secrètes. Le cavalier doit se faire oublier, en quelque sorte, en ne faisant qu'un avec son cheval, dans lequel il doit se fondre. Si le cheval paraît se manier de lui-même, dans une exécution toujours brillante, jamais tardive ou languissante; si, en même temps, le cavalier et le cheval semble faire la chose la plus simple, la plus facile, ce sera au mieux.

Les beautés du cheval résident dans la noblesse, la grâce, la fierté de ses attitudes, dans l'harmonie de ses mouvements, leur éclat, leur énergie. La belle équitation, dans sa délicatesse et son bon goût, recherche le développement de ces beautés, en s'appuyant sur les dons propres du cheval, et non en les dénaturant. C'est la nature qu'elle prend pour guide, et non l'extraordinaire, l'excentricité, qu'elle recherche.

Ah! Oui, j'ai un peu triché avec ce passage des Questions équestres, je vous l'avoue: j'ai transcrit «concours» là où L'Hotte écrivait «cirque». Mais le fait est que la compétition moderne de dressage de haut niveau est bel et bien devenue un cirque tel que le décrit le général.

En effet elle doit frapper les foules, sinon plus de J.O., plus de télévision, plus de sponsors, plus d'argent!

Elle doit pour cela offrir l'apparence de la lutte, et de la victoire du dresseur, elle doit prouver à quel point tout ce qu'on voit est difficile et constitue donc une performance.

Tout cela n'est strictement vrai que pour les concours de niveau élevé et on peut se dire que les concours de petit niveau, sans public, sans sponsors, ne sont pas sujets au mêmes maux; pourtant il serait illusoire de négliger le fait que les pratiquants de «petit» niveau prennent ceux du «haut» niveau comme modèles, qu'ils souhaitent faire aussi bien qu'eux, et donc que les pratiques contestables de ce haut niveau ont une tendance naturelle à se diffuser à l'ensemble des pratiquants.

Au début du siècle dernier, à la création de la F.E.I., il n'en était pas ainsi; la discipline «dressage» était inconnue du grand public, et les reprises se déroulaient entre spécialistes, préservées des tentations néfastes décrites ci-dessus. Confidentiel sans doute, élitiste peut-être, mais fidèle à sa nature: tel était le dressage au milieu du XXème siècle. Le dressage en tant que discipline de compétition était légitime, même si certains pouvaient ne pas l'apprécier.

S'il était nécessaire de sortir cette discipline de l'élitisme, ce n'était certainement pas en bafouant ses principes qu'il fallait le faire, la démocratisation de l'équitation peut et doit se faire par l'accès de tous ceux qui le souhaitent à sa pratique, mais en préservant les acquis considérables que les siècles ont apportés.

Classé dans : Réflexions - Mots clés : aucun

4 commentaires

mercredi 31 mai 2017 @ 10:03 Francqueville a dit : #1

Il est dommage de faire de tels contre-sens, et identifier le cirque et la compétition montre un parti pris et une méconnaissance de ce qui attendu et reconnus par les juges.
C'est faire peu de cas de la pensée de L'Hotte et des anciens auteurs et oublier l'importance du développement de la compétition (à partir du XIXème siècle, la SHF est créée en 1865) pour promouvoir de bons principes et les qualités à rechercher dans le travail du cheval (voir l'Echelle de progression). Le rôle de la France a été determinant et s'appuie notamment sur Decarpentry, Margot dont l'implication à la FEI a ete importante ainsi que le général Durand défenseur de tradition et compétition.
Il suffit de regarder ce qui se passe hors compétition pour voir les risques et le "non contrôle" des pratiques.
Heureusement il y a les écoles d'art équestre (un peu isolées) et la compétition qui aide à faire partager les valeurs classiques à un public toujours plus large, dans un cadre très contrôlé et surveillé.
Mais tout le monde n'a pas le talent espéré, mais c'est peut-être mieux que l'auto safisfaction hors de toutes règles.

A. Francqueville

mercredi 31 mai 2017 @ 12:12 Claude rosiere a dit : #2

Très bon article s'il en est mais puis-je ajouter que les concours de dressage modernes sont devenus des concours d'une seule race de chevaux : les warmbloods de dressage hollandais ,allemands ou danois,qu'à force de génétique et consanguinité certains éleveurs on pu développer des mouvements "naturels" hors norme réservés a une élite financière au dessus de la moyenne. On est loin des premiers concours de dressage qui etaient la plupart du temps des chevaux d'arme avec un peu de moyens. Suffit de voir l'hégémonie de cette race sur le PRE, AKHAL et autres.

mardi 06 juin 2017 @ 15:38 Jean Magnan de Bornier a dit : #3

Merci Alain Francqueville de ce commentaire qui, pour critique qu'il soit, fait plaisir au modeste auteur de ce site. Mon article est un peu provocateur, évidemment mais le détournement de l'œuvre de Lhotte est assumé et ne prend personne en traître.

Vous serez certainement intéressé, au cas où vous ne la connaîtriez pas encore, de lire sur ce thème l'opinion de l'actuel écuyer en chef du Cadre Noir, qui me semble tout aussi empreine de contresens que la mienne, quoique son expression soit moins extrême que la mienne.

Le colonel Teisserenc, dans l'allocution qu'il a donnée lors des Deuxièmes
Rencontres de l'Équitation de Tradition Française, en 2015, s'exprime en effet dans ces termes:

«Lhotte reprochait aux cavaliers de cirque d'avoir pour but le spectaculaire. Je cite encore, en parlant du cirque:

"Le succès s'augmente si le cheval parait contraint, forcé à l'obéissance,
s'il produit des mouvements hors nature, contre nature surtout."

«Donc il condamne vivement cette équitation forcée. De façon amusante mais
plutôt paradoxale, actuellement on observe des spectacles équestres fondés
sur la relation avec le cheval et l'harmonie qui en découle. J'en déduis
que l'on peut se poser la question si le goût du public aurait changé. En
fait, certainement. Par ailleurs le sport moderne devient spectacle, et
les sports équestres n'échappent pas à ce mouvement. Alors même que les
fondements de la compétition étaient la préservation de l'art équestre
pour les générations futures, et le général Decarpentry y avait énormément
œuvré, elle verse dans le spectaculaire avec parfois des procédés et des
allures contre nature, ce que reprochait Lhotte, en son temps, à
l'équitation de cirque.»

mardi 06 juin 2017 @ 15:41 Jean Magnan de Bornier a dit : #4

Je remercie Claude Rosière de ce commentaire avec lequel je suis largement d'accord.

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