L'invention de l'épaule en dedans

Rédigé par Jean Magnan de Bornier - 07 avril 2013

La Guérinière est l'inventeur de l'épaule en dedans, voilà même, certainement, son plus grand titre de gloire. Pourtant, des écuyers avant lui faisaient marcher leurs chevaux de côté, et en faisaient un procédé important du dressage. Alors, quelle est l'innovation exacte qu'on doit à La Guérinière? A-t-il créé l'épaule en dedans ex nihilo, l'a-t-il améliorée, en a-t-il donné le premier exposé complet, ou encore a-t-il simplement volé l'invention d'un ou plusieurs autres? Je livre ici quelques remarques, probablement pas aussi complètes qu'il faudrait, sur ces questions.
La Guérinière est l'inventeur de l'épaule en dedans, voilà même, certainement, son plus grand titre de gloire. Pourtant, des écuyers avant lui faisaient marcher leurs chevaux de côté, et en faisaient un procédé important du dressage. Alors, quelle est l'innovation exacte qu'on doit à La Guérinière? A-t-il créé l'épaule en dedans ex nihilo, l'a-t-il améliorée, en a-t-il donné le premier exposé complet, ou encore a-t-il simplement volé l'invention d'un ou plusieurs autres? Je livre ici quelques remarques, probablement pas aussi complètes qu'il faudrait, sur ces questions.

À l'époque où La Guérinière écrit, il y a longtemps que l'on fait marcher les chevaux de côté pour les gymnastiquer ou les dominer.

Pluvinel par exemple décrit en plusieurs endroits l'exercice de marcher de côté dans le cercle, la tête à l'intérieur: il «l'oblige d'aller en avant, & tourner de la longueur des cordes avec la croupe dehors du rond: tellement que par cette voie la tête est toujours dedans la volte, & le cheval obligé de regarder le milieu, s'accoutumant à une très-bonne habitude, qui est de regarder sa piste, & par ce moyen de ne se rendre jamais entier». Il s'agit là de travail en main, mais plus tard Pluvinel fera le même exercice monté, le cheval étant attaché à un pilier central, puis enfin le cheval monté sans pilier.

Pourtant c'est surtout Newcastle qui utilise et prône de manière systématique ce qu'on peut nommer une forme d'épaule en dedans: la tête dedans, la croupe dehors sur un cercle

On sait la grande influence qu'eut Newcastle comme innovateur en équitation; la méthode de «la tête dedans, la croupe dehors sur un cercle» semble en effet s'être répandue dans toute l'Europe équestre. Ainsi le baron d'Eisenberg, auteur de L'art de Monter à Cheval, ou Description du Manège Moderne dans sa Perfection décrit en détail cet exercice, nommé par lui la tête dans la volte avec la croupe en dehors.

Ce baron d'Eisenberg, éduqué en Allemagne, Grand-Écuyer à la cour de Naples, puis élève de l'illustre Regenthal à l'École de Vienne, publie son traité en 1727 durant un séjour en Angleterre (il sera encore par la suite écuyer à Pise). C'est à peine quelques années avant L'École de Cavalerie (1733), et on peut penser que La Guérinière connaissait ce traité. Eisenberg commence son commentaire sur la tête dans la volte avec la croupe en dehors par une affirmation qui fait penser à La Guérinière, puisqu'il dit «Voici une des plus grandes leçons du Manège pour assouplir les épaules du cheval». Et non seulement c'est un bonne gymnastique, mais c'est encore un moyen de domination des chevaux capricieux « parce qu'elle place la tête, qu'elle interromp le caprice, & qu'elle contraint le cheval à s'assujetir à la volonté de l'homme: en un mot, il n'y en a pas de meilleure pour assouplir les chevaux, et pour corriger leurs défauts & leurs caprices.»

Il est clair qu'au moment où La Guérinière inventait l'épaule en dedans, la tête dans la volte avec la croupe en dehors était un exercice très pratiqué dans les académies équestres de bon niveau, et particulièrement à Vienne.

Mais revenons-en à notre invention. La Guérinière, pour sa part, n'était pas très heureux de cet exercice de «la tête dedans, la croupe dehors sur un cercle». Il lui adresse une critique, tout en laissant le lecteur croire qu'elle est formulée par Newcastle lui-même:

Pour M. le Duc de Newcastle, dont le cercle est la leçon favorite, il convient lui-même des inconvénients qui s'y trouvent, quand il dit que dans le cercle la tête dedans, la croupe dehors, les parties de devant sont plus sujettes & plus contraintes que celles de derrière, & que cette leçon met un Cheval sur le devant.

Cet aveu que l'expérience confirme, prouve évidemment, que le cercle n'est pas le vrai moyen d'assouplir parfaitement les épaules ; puisqu'une chose contrainte & appesantie par son propre poids ne peut être légère ; mais une grande vérité, que cet illustre Auteur admet, c'est que l'épaule ne peut s'assouplir, si la jambe de derrière de dedans n'est avancée & approchée en marchant de la jambe de derrière de dehors. Et c'est cette judicieuse remarque qui m'a fait chercher & trouver la leçon de l'épaule en dedans, dont nous allons donner l'explication.

Il est clair que La Guérinière considérait que le fait que la croupe dans cet exercice décrit un plus grand cercle empêche la liberté des épaules, alors que Newcastle considérait que c'était un motif de précaution particulière, qu'il fallait particulièrement s'attacher à faire travailler le postérieur interne dans cet exercice. Pour l'écuyer des Tuileries, c'était-là un motif suffisant pour condamner un exercice que partout ailleurs on pratiquait avec succès et confiance.

C'est ainsi que La Guérinière en vient à imaginer de faire le même mouvement sans pour autant imposer de plus grandes trajectoires à l'arrière-main; pour cela il n'y a qu'à pratiquer l'exercice sur une ligne droite plutôt que sur un cercle: telle est la seule originalité de l'épaule en dedans par rapport à son prédécesseur «la tête dedans, la croupe dehors». Préciser que cette ligne droite sera le grand côté d'un manège ou d'une carrière n'est plus guère qu'une fioriture.

Bien sûr cette innovation est minime. Les arguments de son inventeur sont en réalité assez faibles et on est étonné qu'il ait pu s'en convaincre; car il est très fréquent que l'épaule en dedans pratiquée en ligne droite soit elle-même défectueuse et en particulier qu'elle mette plus de poids sur les épaules que la simple marche normale. Comme tout exercice, l'épaule en dedans devient vite un handicap dans le dressage du cheval si elle pratiquée sans précautions ou sans jugement.

Si l'épaule en dedans présentée par La Guérinière a eu un tel succès, c'est sans doute pour d'autres raisons que cette petite innovation. J'en vois au moins deux:

Premièrement, l'appellation «épaule en dedans» est un coup de génie; c'est un terme beaucoup plus simple et élégant que «la tête dans la volte avec la croupe en dehors».
En second lieu, la description des trois «bons effets» de l'épaule en dedans, à savoir assouplir les épaules, asseoir le cheval et le préparer à fuir les talons, est un texte d'une clarté et d'une force persuasive remarquables.
L'épaule en dedans s'est imposée assez rapidement, après la parution de l'École de Cavalerie, comme une nouvelle et précieuse méthode. La diffusion était d'autant plus facile que l'exercice en question était connu depuis longtemps, il n'était besoin que de pratiquer en ligne droite ce qu'on faisait précédemment en cercle...

Mais La Guérinière a-t-il réussi à se faire entendre, à faire prévaloir son idée que la marche latérale en cercle, la tête dans la volte avec la croupe en dehors, est à déconseiller? On peut en douter. En voici un exemple assez parlant. Dans La Science et l'Art de l'Équitation, publié en 1776, Dupaty de Clam décrit, dans deux «articles», l'épaule en dedans, le long du mur et l'épaule en dedans, dans le cercle. On voit que la terminologie de La Guérinière a été adoptée, mais que son innovation, le remplacement du second de ces exercices par le premier, n'est pas suivie. Et en étendant l'appellation d'épaule en dedans à celle qu'on pratique dans le cercle, Dupaty va jusqu'à trahir complètement le pensée de La Guérinière. On notera d'ailleurs que la généralisation terminologique n'est pas complète, puisque Dupaty décrit, à côté de l'épaule en dedans, la contre-épaule en dedans (sur le droit et sur le cercle). Mais il la désigne par «leçon de l'épaule renversée».

Telle que nous la connaissons aujourd'hui, l'épaule en dedans est clairement une invention collective, et européenne plutôt que spécifiquement française. Mais le titre d'inventeur doit bien revenir à quelqu'un et La Guérinière n'en est pas indigne, même si ce n'est pas tout-à-fait pour les raisons qu'on croit généralement.

Classé dans : Réflexions - Mots clés : aucun

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