Examen rétropspectif, par François Baucher

Rédigé par Jean Magnan de Bornier - 07 avril 2013

Le texte suivant a été inséré dans les dernières éditions des Œuvres Complètes de Baucher. Je le trouve d'un grand intérêt parce qu'il raconte comment Baucher et son approche du cheval ont évolué, comment certaines «découvertes» sont survenues. Le rôle du hasard n'y est pas négligeable d'ailleurs (épisode de Bienfaisant), comme pour beaucoup de découvertes importantes dans d'autres domaines.




EXAMEN RÉTROPSPECTIF

La vérité n'est pas sortie tout armée de mon cerveau, et il m'a fallu quarante ans de travail, de recherches et de méditations pour perfectionner la méthode telle qu'elle est aujourd'hui. J'avais, je l'ai deja dit, étudié tous les auteurs qui ont écrit sur l'équitation, et j'avais retiré de mes lectures la conviction que la science équestre n'existait pas, qu'elle était à créer. Comme tout le monde, j'etais imbu des préjugés que 1'ignorance traditionnelle avait fait accepter comme des vérités. Je croyais aux barres dures, à l'influence de leur épaisseur sur la sensibilité de la bouche du cheval, et je me livrai à une foule d'expériences pour découvrir un mors assez puissant pour combattre cette prétendue insensibilité des barres.

J'étais au Havre, et je revenais, un jour, de la foire aux chevaux, avec un cheval que j'avais payé 300 francs. Mon examen rapide avait embrassé l'ensemble de l'animal, et de retour an manège, j'examinai attentivement la bouche de mon cheval, et je reconnus avec tristesse que l'épaisseur des barres expliquait l'énorme résistance qu'il opposait à l'action du mors. Je lui appliquai tour à tour les freins les plus puissants, et la bouche demeurait insensible. Pouvait-il en être autrement eu egard à sa conformation?

Un jour, je me le rappelle, je montais Bienfaisant, que la douceur de son caractère m'avait fait nommer ainsi, et je venais de m'arrêter dans le manège. Je réflechissais, et pendant que mon esprit travaillait, ma main était demeurée fixe. Tout à coup je sens Bienfaisant léger ; Bienfaisant a rendu, Bienfaisant ne résiste plus! Que s'est-il donc passé? Comme il n'y a pas d'effet sans cause, je reconnus que la fixité de ma main avait déterminé la cession du cheval, et j'acquis ainsi la preuve que la bouche n'était pour rien dans les résistances, et qu'elles provenaient des contractions de l'encolure, car je n'avais pas modifié les conditions anatomiques des barres, je n'avais pas diminué leur épaisseur. Tel fut le début de la méthode. Bienfaisant m'avait appris qu'il n'y a pas de bouches dures, de barres insensibles.

J'expérimentai sur cent chevaux, et la pratique vint confirmer chaque fois la vérité de cette découverte. « il n'y a pas de bouches dures, il y a des chevaux lourds à la main dans le principe, que l'on rend facilement légers.»

Qu'il me soit permis de relater une anectode qui trouve ici sa place.

Vingt ans plus tard, après que la méthode eût été adoptée par S.A.R. le duc d'Orléans, en présence de son frère le duc de Nemours, des membres du Comité de cavalerie, et d'un grand nombre de généraux, un de ces derniers, le général X..., me demanda d'examiner la bouche de son cheval, se plaignant de l'insensibilité des barres. Je regardai de suite les reins, la croupe, les jarrets de l'animal.

«Pardon, me dit le général, c'est de la bouche du cheval que je parle. — Je comprends parfaitement, général. — Mais je ne vous comprends pas», répliqua-t-il. J'expliquai alors au général que la bouche était à tort accusée d'un défaut qui venait de la mauvaise conformation du cheval. C'etait un homme intelligent, et il comprit.

Bienfaisant m'avait appris que la mauvaise position de la tête et de l'encolure était la cause des résistances de la mâchoire. Mais comment obtenir cette bonne position? Parmi tous ces mors quel était le meilleur? Dirai-je toutes les tentatives que je fis avec ces instruments de torture? Enfin, après nombre d'essais, après mille combinaisons, je me convainquis de cette nouvelle vérité que l'on pouvait, avec un mors doux, amener tous les chevaux à prendre une bonne position de tête, et j'adoptai le mors qui porte mon nom. Ce fut avec ce mors que je cherchai à donner à mes chevaux cette légèreté que je pressentais, et que le temps seul devait me permettre de rendre parfaite et constante.

Ces deux premières découvertes me mirent sur la trace d'une troisième non moins importante. Je me demandai s'il n'en était pas de la sensibilité des flancs du cheval comme de ses barres, et j'arrivai à la même conclusion. Je me servais alors d'éperons pointus à cinq pointes, et je calmais les chevaux les plus irritables , au moyen des attaques appliquées à propos. Je pus alors formuler cette troisième vérité : « La sensibilité des flancs du cheval n'est pas inhérente à cette partie, elle dépend de l'irritabilité générale, du système nerveux, de la mauvaise conformation du cheval. » J'ai dit que les mauvaises contractions des muscles de l'encolure faisaient sentir leur effet sur la bouche, mais il fallait arriver à les détruire, afin de discipliner, en les harmonisant, ces cordes si impressionnables. C'est ce qui me donna l'idée des flexions de l'encolure, que je fis à pied, à cheval, au pas et au trot. J'obtins des effets de légèreté, des mouvements plus faciles ; mais que j'étais loin de cet équilibre, de cette légèreté que j'obtiens aujourdhui , en quelques heures, sur n'importe quel cheval ! Si j'obtenais avec l'éperon pointu, le ramener, le rassembler, le piaffer et tous ces airs nouveaux que je fis produire à tous mes chevaux, dont je montai une vingtaine, en public, je ne pouvais me dissimuler que le résultat n'était pas le même chez tous mes élèves dont beaucoup faisaient défendre leurs chevaux. II fallait éviter cet inconvenient, et je recherchai si en traitant les flancs avec la même douceur que j'apportais dans mes rapports avec la bouche, je n'arriverais pas au même resultat. J'essayai les éperons à molettes rondes, quej'adoptai définitivement après en avoir constaté les excellenls résultats. C'était un progrès nouveau. Je le complétai en introduisant le travail à pied. En apprenant au cheval à venir à l'homme au contact de la cravache, je donnais au cavalier le premier sentiment de sa domination, et j'établissais des rapports plus directs entre le maître et le serviteur. Plus tard, je complétai le travail à pied par les flexions de croupes, d'épaules, par le reculer.

Le progrès appelle le progrès. J'arrivai à substituer à mon mors un mors plus doux encore, à branches plus courtes, et dépourvu de gourmette, et comme ce nouveau mors permettait de nouveaux effets de main, je prescrivis l'action isolée des jambes et de la main. J'ai dit les raisons qui m'avaient fait introduire cette nouvelle formule. J'avais été temoin de tant de mécomptes éssuyés par les cavaliers chez qui le mécanisme laissait à désirer, que je crus leur rendre un grand service en leur recommandant ma nouvelle formule : « Main sans jambes, jambes sans main. » En effet, à l'exception de mes élèves d'élite, presque tous se servaient de leurs jambes pour réparer les fautes de la main, et vice-versa. On comprend que l'action isolée de la main et des jambes devait prévenir cette contradiction dans les aides et accélérer l'éducation du cheval. Mais je voulais obtenir plus encore, et donner à la masse des cavaliers les moyens certains d'équilibrer facilement leurs chevaux. C'est à quoi je suis heureusement arrivé par l'emploi du bridon pour mors unique.

Avec ce simple bridon j'obtiens, en quelques heures, des résultats plus satisfaisants, plus complets que je n'en ai jamais obtenu avec le mors de bride. Deux effets de main suffisent à détruire toutes les résistances de l'encolure, et à donner au cheval la belle position de la tête, qui rendra plus faciles les translations de poids utiles à tous les mouvements que le cavalier peut lui demander. Le premier effet a lieu par l'élévation des poignets, agissant par une force de bas en haut sur la commissure des lèvres, en donnant à l'encolure toute l'extension possible. Dès que le cheval cèdera à l'action des rênes du bridon, dans cette position élevée, le cavalier abaissera les poignets, serrera énergiquement les doigts et attendra que la tête du cheval soit revenue dans la position verticale, en même temps que la mâchoire cèdera moelleusement. Avec ces deux effets de main, employés seuls, ou simultanément avec le concours des jambes ou l'appui de l'éperon, le cavalier obtiendra de son cheval tout ce qu'un cavalier intelligent est en droit de lui demander, puisqu'il peut agir en haut, en bas, ou de côté, selon la force à combattre ou la position à donner à la tête du cheval.

La cavalerie reconnaîtra les nombreux avantages que le bridon lui offre pour le dressage de ses chevaux, et peut-être arrivera-t-elle plus tard à employer, comme je le fais aujourd'hui, le bridon pour l'unique frein, pour le plus convenable à tous les besoins du service. Après avoir recommandé tour à lour l'emploi de la jambe opposée ou de la jambe directe, je suis arrivé à reconnaître que dès que LE CHEVAL EST DROIT, la jambe directe doit être toujours employée pour DISPOSER la croupe. De cette manière j'évite l'espèce d'arc-boutant que les hanches opposaient aux épaules, dans les changements de direction, pirouettes, travail de deux pistes, et par la disposition de la croupe, je détermine nécessairement la direction des épaules. Avec le cheval droit et la disposition de la croupe, j'enlève au cheval le moindre prétexte à la résistance, je rends tous les mouvements faciles, gracieux, avec la mobilité moelleuse de la mâchoire!

Je ne puis terminer cette revue rétrospective des progrès qu'a faits la Méthode, sans me rappeler, avec un juste sentiment de satisfaction, que les meilleurs cavaliers de l'armée, que tous les officiers de cavalerie qui ont écrit sur l'équitation, tels que : le capitaine Raabe, le colonel Guérin, le capitaine Gerhardt, le lieutenant Wachter, sont mes élèves, et qu'en toutes circonstances ils ont eu le courage de leur opinion.

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