François Baucher : Dialogue entre le cheval et la mâchoire

Rédigé par Jean Magnan de Bornier - 07 avril 2013

Un des célèbres dialogues de François Baucher.
Baucher sur Capitaine


LE CHEVAL.

Quelle arrogance ! Comment! Sans votre bavardage, je ne puis trouver l'équilibre de ma masse, l'harmonie de mes mouvements?

LA MÂCHOIRE.

J'en doute fort .

LE CHEVAL.

Vous m'exaspérez, mâchoire ; que vous méritez bien votre nom !

LA MÂCHOIRE.

Le nom ne fait rien à la chose ; passez outre.

LE CHEVAL.

Je vous le demande : si ce n'est pour manger et boire, qu'ai-je besoin d'une mâchoire?

LA MÂCHOIRE.

Sur quel ton le prenez vous, beau quadrupède?

Depuis que le cavalier vous a subjugué, ignorez-vous que vous êtes son esclave, le jouet de ses caprices?

LE CHEVAL.

Je le sais, j'y consens, mais je n'ai nul besoin de votre concours.

LA MÂCHOIRE.

Pour vous, c'est possible, mais il n'en est pas de même pour votre seigneur et maître.

LE CHEVAL.

Du moment que je consens à me soumettre à ses exigences plus ou moins justes, que peut-il me demander de plus?

LA MÂCHOIRE.

Que votre langage soit plus poli, et je vous le dirai.

LE CHEVAL.

Volontiers, mais parlez peu et bien.

LA MÂCHOIRE.

Votre air de douceur ne me rassure qu'à demi, et je vais m'efforcer de vous satisfaire.

Depuis que vous avez passé par la main des hommes, vos formes ont perdu de leur beauté, vos mouvements sont devenus moins gracieux, vous ne possédez plus au même degré cette essence de vos qualités qui se nomme équilibre, harmonie.

LE CHEVAL.

Quand je jouis de ma liberté je ne m'aperçois pas de cette différence. Je franchis l'espace, change d'allure et de mouvements avec la plus grande facilité, au gré de ma volonté, sans vous consulter. Je respire l'air comme l'enfant libre du désert, je réponds au signal que me donne en frémissant la cavale qui m'attend, et vous êtes pour moi comme si vous n'étiez pas !

LA MÂCHOIRE.

L'homme, par son intelligence, est le roi de la terre. Votre belle nature, vos qualités précieuses vous désignaient, parmi tous les animaux, pour être le premier asservi à sa volonté. Vous étiez destiné à devenir le compagnon de ses travaux, de ses plaisirs et de sa gloire.

LE CHEVAL.

Où voulez-vous en venir avec tant de paroles? Je suis, j'existe. Civilisé ou inculte, si je suis né avec de bonnes ou de mauvaises dispositions, que peut y faire la volonté de l'homme?

LA MÂCHOIRE.

Pardon, beau seigneur, on vous transformera, et moi aussi. Laissons de côté les travaux pénibles pour lesquels nous n'étions pas faits, et auxquels, cependant, il a fallu nous soumettre. L'homme use et abuse de tout.

LE CHEVAL.

Ma destinée est d'être monté par l'homme, vous le savez. Ma bonté est proverbiale, et cependant, si le cavalier m'extrapasse, en voulant singer le savoir, rien ne m'est plus facile que d'humilier son sot orgueil, en le foulant sous mes pieds, vous le savez encore.

LA MÂCHOIRE.

C'est bien, je vois avec plaisir que vous commencez à apprécier mon importance.

LE CHEVAL.

Pas le moins du monde. Je ne vous connais pas d'autre fonction que celle que la nature vous a donnée. Vous ne faites pas la hausse ou la baisse comme à la Bourse, la pluie ou le beau temps comme le baromètre. Mais à quoi vous sert d'avoir constamment la bouche ouverte, en dehors des heures de repas?

LA MÂCHOIRE.

Vos aïeux, que la main indiscrète de l'homme n'avait pas détériorés, jouissaient de cette harmonie naturelle, résultat de leur belle conformation, harmonie que ma mobilité moelleuse accompagnait; mais aujourd'hui qu'il y a dégénérescence, j'expie, par ma roideur, l'ignorance des hommes.

LE CHEVAL.

Le mal est et sera toujours le mal, Dieu seul pourrait le détruire.

LA MÂCHOIRE.

L'art peut le corriger.

LE CHEVAL.

Ne me parlez pas d'art; sans ma bonne construction, mes forces seraient depuis longtemps épuisées, et mes ressorts fatigués par l'emploi de ces mille moyens opposés les uns aux autres, accuseraient la barbarie et l'ignorance des cavaliers!

LA MÂCHOIRE.

Je comprends votre ressentiment. C'est que malgré cette diversité d'opinions, on ne connaissait pas encore l'importance de ce que vous appelez mon babillage.

LE CHEVAL.

Mais je pensais, et je pense encore que je me contracte quand je ressens des impressions désagréables, et vous-même alors, vous pourriez broyer du diamant.

LA MÂCHOIRE.

Bravo! Nous y voilà; vous savez donc que je ressens le contre-coup de vos impressions désagréables. Pourquoi ne ressentirais-je pas également les influences agréables?

LE CHEVAL.

Mais que peut faire à tout cela votre mobilité moelleuse et douceresse?

LA MÂCHOIRE.

Vous me le demandez! Mais cette mobilité que avez trop longtemps méconnue, ingrat, sera un avertissement pour vous, qui vous indiquera que le cavalier est intelligent, instruit, et le bien-être général que vous éprouverez viendra confirmer la vérité de ce que je vous dis.

LE CHEVAL.

Mais comment le cavalier saura-t-il qu'il fait bien?

LA MÂCHOIRE.

C'est moi seule qui le lui dirai, c'est moi qui serai sa boussole, car dès qu'il trouve les moyens de vaincre ma résistance, il trouve en même temps le secret de parfaire votre équilibre, et vous dispose à exécuter tous les mouvements, sans effort.

LE CHEVAL.

Ainsi vous prétendez que mon équilibre sera parfait quelle que soit ma configuration, que mes mouvements seront faciles et réguliers lorsque votre jeu sera meilleur? Vous dites que le cavalier en retirera des effets d'une justesse surprenante dont profitera mon bien-être physique et moral? C'est prodigieux.

LA MÂCHOIRE.

J'ajouterai que personne n'avait indiqué le moyen de peser, pour ainsi dire, le degré de votre équilibre. Aujourd'hui, le cavalier peut, à l'aide de mon ministère, dire à première vue, en vous montant pour la première fois, et sans le secours du vétérinaire, quelles sont vos bonnes et mauvaises qualités, etc., etc.

LE CHEVAL.

Vos etc. peuvent être éloquents, mais ils ne me persuadent pas encore. Comment le cavalier pourra-t-il juger de mes mauvaises intentions morales?

LA MÂCHOIRE.

Je l'en préviendrai par un serrement de dents; cette espèce de garde-à-vous lui donnera le temps et les moyens de déjouer vos petites manœuvres. Ne savez-vous pas que, comme l'homme, le cheval n'est jamais en colère, tant que ses dents se détachent facilement? Je termine en disant que si la mobilité moelleuse de la mâchoire se continue à toutes les allures, les mouvements du cheval seront sûrs, précis et gracieux; en échange, je prédis au cavalier qui en sera l'initiateur, des jours filés de soie et d'or.

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