François Baucher - Dialogue entre la main et les jambes

Rédigé par Jean Magnan de Bornier - 07 avril 2013

La main et les jambes se partagent les rôles. 

Buridan au piaffer

LA MAIN

Vous avez des torts que je ne puis omettre.

LES JAMBES.

La vertu des anges peut seule à être comparée à la vôtre, n'est-ce pas?

LA MAIN.

Je ne me plains pas sans motifs.

LES JAMBES.

Dites-nous, s'il vous plaît, quels sont vos griefs ; nous verrons s'ils sont plus graves que ceux que nous pouvons avoir contre vous.

LA MAIN.

Quoique de la même famille, nous sommes rarement d'accord.

LES JAMBES.

Des amis qui s'aiment valent mieux que des parents qui ne s'entendent pas.

LA MAIN.

La raison ne devrait-elle pas toujours dominer un entêtement ridicule?

LES JAMBES.

C'est aussi notre avis.

LA MAIN .

Le bon sens convient de ses torts, en faisant un retour sur lui-même.

LES JAMBES.

La vanité prétentieuse est une des plaies de la société.

LA MAIN.

Pourquoi parler toujours sans raison?

LES JAMBES

C'est que l'homme est porté à abuser des dons de la Providence.

LES MAINS.

On découvre facilement la paille dans l'œil de son prochain.

LES JAMBES.

À moins, cependant, qu'on ne soit aveugle de naissance.

LES MAINS.

Je m'étonne qu'il soit difficile de faire même le bien.

LES JAMBES.

Les concessions mutuelles faites à propos permettent de s'entendre plus facilement pour rechercher la vérité.

LA MAIN.

On voit souvent l'ignorance bavarde l'emporter sur le savoir modeste.

LES JAMBES.

Cela ne devrait pas être.

LA MAIN.

Cela est, cependant.

LES JAMBES.

À qui la faute?

LA MAIN.

Dieu l'a-t-il voulu ainsi?

LES JAMBES.

L'harmonie de la nature répond à votre question.

LA MAIN.

Ne voyez-vous pas que je cherche à excuser vos défauts et à ménager votre susceptibilité?

LES JAMBES.

Nous admirerions davantage votre charité, si elle était sans restriction.

LA MAIN.

Trêve à toutes ces équivoques ; dites-moi, sans périphrases, en quoi consistent vos fonctions.

LES JAMBES.

Nous provoquons l'impulsion, et, rapide comme la vapeur, le cheval franchit l'espace.

LA MAIN.

Doucement, mes toutes belles, vous donnez l'impulsion, c'est vrai ; mais c'est moi qui dispose les rails pour imprimer une direction juste aux mouvements que vous provoquez. Je ne suis ni injuste ni exclusive. Quelques explications suffiront, je n'en doute pas, pour me faire comprendre. Vous le savez, plus on se rapproche de la vérité, plus on s'éloigne du doute.

LES JAMBES.

Nous savons que si nous cédons difficilement à la jactance des faux oracles, en revanche, nous nous rendons toujours avec empressement au langage de la raison.

LA MAIN.

Cet aveu me fait plaisir. L'exemple de trois sœurs qui oublient leurs dissentiments pour cimenter leur affection de famille ne peut être que digne d'éloges.

LES JAMBES.

Et notre amitié et le plus sûr garant de notre bonne foi et de notre sincérité.

LA MAIN.

Quel est notre but? Parfaire l'éducation du cheval, quelle que soit sa conformation. Que nous faut-il pour réussir?

L'action et la position.

Vous donnez la première, mais c'est moi qui donne la seconde.

LES JAMBES.

Très bien. Mais devons nous prendre l'initiative, ou devons nous agir simultanément? N'existe-t-il pas des cas où nous devons vous attendre? Veuillez nous éclairer. Nous vous écoutons, en nous réservant le droit de répliquer.

LA MAIN.

Le cheval a aussi son initiative. Il peut être froid ou ardent, rester dans les jambes ou se porter sur la main. Notre rôle doit donc être tantôt passif, tantôt actif. À défaut d'érudition, prenons conseil de notre sentiment, et nous commettrons moins d'erreurs. N'oublions jamais que le cheval doué d'intelligence veut bien mettre ses précieuses qualités au service de l'homme, à condition que celui-ci en usera avec tact et discrétion.

LES JAMBES.

Dans ce cas, nous devons partager le blâme et l'éloge; si le tact nous manque, tout raisonnement devient impossible, et nous aurons la bouche close; mais si, possédant ce tact précieux que nous appelons le sixième sens, nous sommes capables d'appréciation et de discernement, le raisonnement donnera un corps à cette intuition que l'on nomme sentiment.

LA MAIN.

Oui, car ce qui n'est que le tact, dans le commencement de l'éducation du cheval, sera, plus tard, le raisonnement, et une fois mes effets de contact appréciés, les forces instinctives du cheval perdront de leur puissance, et il n'agira plus que sous l'influence des forces harmonisées.

LES JAMBES.

Pourquoi ne dites-vous pas transmises?

LA MAIN.

Qu'importe ! Je poursuis. Supposons que, par une mauvaise répartition du poids, le cheval contracte fortement sa mâchoire et son encolure, il opposera une résistance qui rendra vaines toutes mes forces, et malgré tous mes efforts il nous emportera. Au contraire, si par un acculement outré il paralyse vos moyens d'action, dans l'un comme dans l'autre cas, que pouvez-vous transmettre? Rien, parce que le cheval, dans le deuxième cas (je ne parle pas du premier) aura annulé vos forces par des forces plus considérables. Voilà le danger auquel nous sommes exposés au début de son éducation. Il en est tout autrement lorsque, par notre entente judicieuse, nous agissons aussi facilement sur le poids que sur la force, et donnons, sans effort, l'équilibre le plus convenable à la justesse et à la promptitude des mouvements.

LES JAMBES.

Nous comprenons maintenant votre innovation ; n'arrive-t-il pas néanmoins que nos forces se transmettent, qu'elles déplacent la masse sans que les forces instinctives du cheval aient été complètement annulées?

L'équilibre est loin d'être parfait, et cependant le cheval fait notre volonté, et la foule nous applaudit à deux mains.

LA MAIN.

Ce n'est que trop vrai ; on parle, on écrit une langue sans la posséder entièrement; on fait de la peinture, de la musique, sans être peintre ou musicien consommé, et ainsi de toutes les choses créées par l'homme. La perfection est rare, si elle n'est impossible. Quant à la voix du peuple, elle n'est pas toujours la voix de Dieu !

Lors même que nos effets de force trouvent d'assez grandes oppositions de la part du cheval, ils ne produisent pas, il est vrai, des mouvements d'une grande précision, mais enfin ils sont suffisants pour jeter de la poudre aux yeux du public.

LES JAMBES.

Nous le voyons, tous nos efforts doivent avoir pour but le parfait équilibre du cheval, et cet équilibre doit être constaté par la légèreté constante.

LA MAIN.

Oui, c'est quand la MODESTIE du cheval ne lui permet pas, pour ainsi dire, d'oser nous toucher.

LES JAMBES.

C'est dans ce but qu'il est urgent que nous définissions tous nos effets d'impulsion. Si le cheval y répond, nous pouvons donc porter toute la masse en avant ou donner plus d'activité à l'arrière-main qu'à l'avant-main.

LA MAIN.

Doucement, mes petites amies; il faut toujours nous entendre pour rendre faciles et gracieux tous les mouvements, et opérer le rapprochement du centre des jambes du derrière, ce que les érudits appellent le rassembler.

LES JAMBES.

Pensez-vous que pour ce dernier mouvement ils ne vous soit pas souvent arrivé de nous être plus nuisible qu'utile?

LA MAIN.

Expliquez-vous, je vous prie.

LES JAMBES.

Ne vous arrive-t-il pas de marquer parfois une opposition inopportune, en produisant trop ou trop peu d'effet? Dans le premier cas vous détruisez l'effet que nous avons voulu produire ; dans le deuxième cas, vous avez oublié de répondre à notre interpellation.

LA MAIN.

J'admets vos reproches ; je reconnais qu'ils sont fondés, et je consens à prendre la responsabilité de la moitié des fautes; en bonne conscience, je ne puis faire davantage !

LES JAMBES.

Amen, que la paix soit avec vous !

LA MAIN.

Rendons-nous bien compte, mes chères parentes, de l'importance de nos fonctions respectives, et qu'un bon accord nous fasse chercher les moyens de nous corriger de nos fautes. Alors nous ne porterons plus de fausses accusations contre ce pauvre cheval, en lui attribuant des torts dont seules nous sommes coupables. Mettons tout amour-propre de côté : nous avons, chères belles, des défauts dont il faut nous corriger. Nous donnerons ainsi un exemple à suivre à tous ceux qui aiment l'art et, par-dessus tout, la vérité.

LES JAMBES.

C'est facile à se dire: se corriger, mais que faire? Quoique les moyens les plus simples soient les meilleurs, on s'est trop souvent livré aux écarts de l'imagination, qui d'un rien fait un monde qui est à la vérité ce que l'ombre est à la lumière.

LA MAIN.

Je pense être, après maintes recherches, en possession d'un secret qui guidera le cavalier intelligent et donnera au cheval la liberté dans l'assujettissement.

LES JAMBES.

Comment ! chère amie, vous avez des secrets?

LA MAIN.

Plaisantez, si vous le voulez, je n'en ai pas moins trouvé un diamant de la plus belle eau, et vous serez les premières à en apprécier la valeur.

LES JAMBES.

Voyons cette trouvaille ; nous connaissons plus d'un sot qui a a cru avoir trouvé le mouvement perpétuel.

LA MAIN.

Attendez un peu, et votre ton baissera.

LES JAMBES.

Pourquoi nous faire languir ainsi?

LA MAIN.

Je cède a vos instances, et je vais vous expliquer ce que j'appelle ma découverte, et bientôt vous me remercierez. Quant au cheval, je ne doute pas qu'il m'en conserve une reconnaissance éternelle.

Dès le début de l'éducation du cheval, nous ne fonctionnerons qu'alternativement, ou, pour mieux dire, séparément.

LES JAMBES.

Nous comprenons un peu moins qu'auparavant.

LA MAIN.

Par ce moyen, nous réglerons notre action respective. Exemple : vous poussez le cheval en avant avec trop de force, je corrige tout de suite votre faute ; ai-je agi avec trop de puissance, vous accourez pour réparer le tort que j'ai commis.

LES JAMBES.

Une lueur nous éclaire ; mais à quels signes reconnaîtrons nous la justesse de nos procédés?

LA MAIN.

Je vais vous le dire, sœurs de Saint-Thomas. S'il s'agit d'augmenter la vitesse de l'allure, ou de donner plus d'action au cheval, sans nuire à son équilibre, je vous laisserai agir seules ; mais si l'harmonie du poids et de la force venait à être momentanément détruite, vous vous abstiendriez de toute intrusion inopportune, et vous me verrez à l'instant réparer le désordre, sans peine, sans effort. C'est ainsi que nous arriverons à la pratique de cette maxime de l'Antiquité « connais-toi toi-même ».

LES JAMBES.

Si nous avons bien compris ce que vous venez de dire, votre rôle consiste à donner au cheval les positions utiles aux changements d'allure, de direction, et cela sans altérer l'équilibre, et sans notre participation.

LA MAIN.

Très bien.

LES JAMBES.

Ainsi, c'est bien vous seule qui ferez tourner le cheval à droite, à gauche, changer le pied au galop, marcher de deux pistes, arrêter, reculer.

LA MAIN.

De mieux en mieux.

LES JAMBES.

Notre mission demeure celle d'actionner le cheval, de lui communiquer l'impulsion.

LA MAIN.

Parfaitement compris. En observant cette division du travail, en évitant d'empiéter sur nos attributions respectives et désormais bien définies, en restant toujours d'accord, comme il convient à des sœurs qui s'aiment, nous amènerons le cheval à cet équilibre parfait ou du premier genre, qui rendra son travail facile, à tel point que graduellement nos effets de force diminueront, et que bientôt le cheval pourra se passer de notre secours pour conserver sa légèreté parfaite et constante, même dans les mouvements les plus composés.

LES JAMBES.

Quel nom donnez-vous à votre découverte?

LA MAIN.

Jambes sans main, main sans jambes.

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