Souvenirs de Corsario

Rédigé par Jean Magnan de Bornier - 21 août 2012

La première fois que je suis entré dans la tribune du manège de Povoa, près de Lisbonne (en juillet 1968), un cheval magnifique était monté par une jeune femme; il était au passage sur la diagonale, un passage somptueux.

J'appris vite qu'il s'agissait d'un alter-real du nom de Corsario
La première fois que je suis entré dans la tribune du manège de Povoa, près de Lisbonne (en juillet 1968), un cheval magnifique était monté par une jeune femme; il était au passage sur la diagonale, un passage somptueux.

J'appris vite qu'il s'agissait d'un alter-real du nom de Corsario, et que sa cavalière était Christiane Farnir, la meilleure élève du maître. Le dressage de Corsario était terminé, et il était question que Christiane, lors de son retour en Belgique (elle venait de passer plus d'un an au manège), l'emmène avec elle: elle l'aimait beaucoup et était considérée comme une des rares personnes suffisamment capable en équitation pour en devenir propriétaire : Corsario était très fin, et son dressage extrèmement subtil. Mais c'était aussi un cheval fragile à la suite d'une inondation au cours de laquelle il avait posé et gardé toute une nuit ses antérieurs sur le rebord de son box, à environ un mètre de haut, pour garder la tête hors de l'eau; ses reins avaient souffert, et il s'arrêtait parfois dans son travail pour uriner, ce que le maître le laissait toujours faire quand il en avait besoin, y compris dans des spectacles. Parfois aussi il se démettait une rotule et il n'était pas aisé de remettre son articulation en place.

J'ai fini par apprendre aussi que son dressage avait été assez difficile, un cavalier qui avait assisté à certaines séances avait même cru voir des «bagarres», chose évidemment impossible avec le maître (en tous cas au sens courant du terme).

Bien sûr j'ai pu voir aussi le maître monter Corsario, soit dans son travail journalier cette année 68 , soit dans des présentations.

En 68, une journaliste du Figaro avait rendu visite au maître et il avait organisé une présentation dans son manège de Corsario, Ansioso et Farsista, tous trois alter-real. Dans cette présentation époustouflante, Ansioso avait fait la démonstration de son rassembler et de son brillant, le point culminant étant le piaffer (vraiment le plus beau que j'aie vu), le passage, le trot en extension et les transitions entre ces airs, ainsi qu'un galop rassemblé d'anthologie. Farsista quant à lui, grand cheval d'1,74m , avec moins d'un an de dressage, enchaînait dans une perfection tous les mouvements de la reprise olympique (un mois plus tard, rentré en France je regardais avec beaucoup de peine les épreuves de dressage des J.O. de Mexico). Et Corsario présentait, en plus d'exercices standard, le pas et le trot espagnol; pour la haute école, lors de cette présentation, il était mis sur la ligne du milieu du manège, celle qui était parallèle au petit côté: une petite ligne de 12-13 mètres. Chaque air sur cette ligne était suivi d'un reculer parfaitement droit, puis d'un autre exercice: pas espagnol, trot espagnol, passage, changements de pieds aux deux temps, au temps. Après un moment la bride avait été remplacée par une ficelle qui n'était pas bien épaisse, mais l'équilibre du cheval ne changeait pas d'un millimètre.

L'année suivante une autre présentation avait été faite en l'honneur d'Alvaro Domecq, le grand rejoneador espagnol, qui se trouvait là pour acheter un cheval. Le maître avait organisé une présentation impromptue de ses chevaux et Corsario qui pourtant était monté dans les leçons avait fait un travail impeccable de brillant (très proche de ce que j'avais vu l'année précédente).

Bien des années plus tard le maître me racontait comment il avait présenté Corsario à Bruxelles. C'était l'hiver 1969 au cours du grand concours hippique de Bruxelles; il avait emmené Corsario et Farsista pour cette animation; Farsista d'ailleurs, vendu à cette occasion à Francis Laurenty, ne devait jamais revenir au Portugal. À Bruxelles Corsario était monté (comme souvent au Portugal aussi) sur la musique de la IXème Symphonie de Beethoven, et comme Maurice Béjart avait présenté un spectacle de danse à Bruxelles, quelque temps auparavant, intitulé «La Neuvième Symphonie», les journalistes bruxellois avaient nommé le maître «le Maurice Béjart de l'équitation». Ce qu'il me racontait, c'était la présentation qui avait lieu le soir où la reine Fabiola assistait au concours hippique. Corsario était embouché de la seule ficelle dont j'ai parlé plus haut, et un brouillard très dense régnait, ce qui fait qu'en entrant sur la piste le maître n'en voyait pas l'autre bout. Il savait simplement dans quelle direction était la tribune d'honneur. «Alors, me raconte-t-il, je mets Corsario à la charge (au galop de charge) en direction de la reine, sans voir la tribune. Et dès que j'ai vu mon cheval dresser les oreilles j'ai compris que j'étais devant la tribune; j'ai arrêté mon cheval et j'ai vu que j'étais juste devant la reine. J'ai salué et j'ai commencé mon travail».

La confiance qu'il avait dans ce cheval était absolue, et si on peut parler d'amour entre homme et cheval, cette relation-là en était un des exemples les plus absolus. Je l'ai vu une fois mettre sa fille sur ce cheval et il avait un sourire béat qui, me semblait-il en disait long sur l'amour qu'il vouait à sa fille; mais quelques jours après, Corsario était monté par une élève qu'il connaissait depuis une semaine et le même sourire béat habitait le maître...

Oui, en 1969 Corsario était devenu — très brièvement dieu merci — cheval de reprise. Et c'est moi qui ai inauguré cette brève carrière; l'année précédente j'étais arrivé totalement ignorant dans ce manège, titulaire de mon deuxième degré et n'ayant pour toute expérience en dressage que quelques vagues épaules en dedans; j'avais donc commencé sur les chevaux bien dressés du manège à acquérir quelques réflexes, une position à peu près potable. Et malgré un nombre d'heures à cheval assez limité dans l'intermède (nous montions uniquement le week-end), les enseignements de mon premier stage avaient fait leur travail souterrain en moi, j'avais assimilé, réfléchi, et j'étais arrivé au manège de Povoa, l'été 69, avec une équitation (surtout ma position) un peu meilleure, et que le maître avait remarquée comme telle. Un matin il me dit «Vous allez monter un cheval très fin.» Pas trop impressionné je commençai à penser à Achille, à un ou deux autres chevaux de manèges qui étaient mieux dressés que les autres. Et à ce moment je l'entends dire au palefrenier d'aller seller Corsario pour moi (je comprenais les phrases simples en portugais). Panique! «maître, je ne peux pas monter Corsario»; mais il me répondit «Vous n'aimez pas mon cheval?» Donc, impossible d'échapper à l'épreuve; d'ailleurs je n'éprouvais pas qu'une légitime angoisse: j'étais aussi fier et plein d'espoir. Au moment où je me mis en selle, il me dit d'un air très convaincu: «Si vous touchez la bouche de ce cheval je vous donne des coups de poing!» Re-panique!

Mais Corsario n'était pas difficile à monter, il avait un tel dressage! Pourtant le galop fut une découverte : mes aides étaient évidemment trop grossières et dès le premier galop j'eus l'impression de parcourir le manège entier en deux foulées. Il fallut recommencer jusqu'à ce que je comprenne la position adéquate pour le galop rassemblé: une leçon qui m'a donné l'impression que je n'avais rien appris jusqu'alors. Cette position académique que j'ai apprise sur Corsario et que j'ai tenté de garder depuis m'a permis beaucoup de résultats avec divers chevaux. Les changements de pieds, que Corsario avait eu du mal à apprendre, devaient être faits (surtout quand on les rapprochait) «en pressant le pouce sur la rêne» du côté où on voulait changer. Quand j'ai entendu le maître dire cela je n'y croyais pas, mais c'était bien exactement cette aide-là que Corsario acceptait! Je n'ai pas monté - ni chez lui ni ailleurs - d'autre cheval ayant ce dressage pour les changements de pied, ce qui montre à quel point il s'adaptait à chaque cheval. Bref, l'expérience «Corsario» (j'ai dû le monter quatre à six fois en tout) a été déterminante pour moi, et bien sûr inoubliable. Quarante ans après, j'y suis encore!

En 1968 un très sympathique acteur de peplums à Hollywod, Steve Reeves, avait signé un chèque en blanc pour tenter d'acheter Corsario, en spécifiant au maître qu'il n'y avait pas de limite à la somme. Mais Corsario ne pouvait partir aussi facilement. Il fut finalement vendu à une cantatrice philippine, Mitus Sison, parce qu'elle pouvait le rassurer en chantant.

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