Nuno (par Eloïse King)

Cet article est paru en 1989 dans la revue américaine The Horse of Kings,

L'article original a été écrit plus d'un an avant la mort de Nuno Oliveira. Je le laisse au présent parce qu'il a été écrit ainsi. J'ai entendu dire dans le monde entier que Nuno était le plus grand écuyer du vingtième siècle. Il était natif du Portugal et une grande partie de son travail a été fait sur des chevaux ibériques. Eloise King

Cet homme est le cavalier le plus parfait dans le monde actuel. J'ose dire que le dressage à tous les mouvements, y compris les airs relevés, est simple. C'est facile. Il est parfait, et c'est la clé de son dressage. Sa perfection ne laisse au cheval aucun doute et, dans un sens, aucun choix. Quand Nuno met son corps en «épaule en dedans», le cheval doit aussi mettre son corps en «épaule en dedans». Quand Nuno s'assied en «pas de côté», le cheval donne un premier «pas de côté», et il est récompensé. Et la prochaine fois, ce sera deux ou trois ou quatre pas, mais jamais plus que ce que le cheval peut donner de manière confortable. Jamais plus de pas, jamais plus de pli. La foulée est correcte, et le mouvement s'amplifie. Il s'amplifie, parce qu'il est toujours récompensé. Jamais puni, mais autorisé; jamais forcé, toujours correct.

Correct et patient

Le cheval essaye, il est attentif. Nuno est patient. Le cheval donne – un changement de poids ou une foulée relaxée – qu'importe, le maître l'a senti. Le cheval a perçu la récompense, et il y a toujours un «encore».

Encore. Qu'est-ce qu'encore? C'est encore. Ce n'est pas plus fort, ce n'est pas «tu vas», ce n'est pas «tu dois». C'est encore. Quand tout est dans la relaxation, totalement confortable psychiquement et physiquement, alors et alors seulement il va demander encore. Et encore, la récompense découle de la réponse du cheval, pas du mouvement,

Le mouvement est exercé, pas demandé. Il pourrait ne pas se produire pendant un jour ou deux, ou plus longtemps. Les spectateurs ne voient pas la mise en place et la préparation qu'il donne au jeune étalon. Mais le jour où il monte ce jeune cheval et où bingo! c'est là, ils LE voient! En trois mois, quand le mouvement est totalement confirmé – en avant, cadencé, relaxé, rassemblé, en équilibre – le monde entier le voit. Le monde demande encore «Comment? D'où cela vient-il?» Je réponds en disant simplement «Cela vient de la perfectiion». L'homme l'a construit, l'homme est parfait.

J'ai appris en le regardant dresser et en dressant mes propres chevaux sous son œil tranquille. Parfois il ne me disait rien pendant des semaines. J'essayais d'utiliser «encore», jamais «plus», jamais «plus fort», mais pour moi encore prenait beaucoup plus de temps. Pour que je demande correctement, il fallait d'abord que je travaille à être MOI-MÊME correcte, et ensuite que je reste correcte. Je devais rester relaxée dans mes aides quand je demandais encore.

Le cheval ne peut entendre vos aides que si rien d'autre n'est prononcé. Vous ne devez rien changer du rythme, de la vitesse ou de l'attitude quand vous appliquez une aide. L'aide peut causer une modification et le cavalier doit accepter cette modification même si ce n'est pas ce qu'il cherchait. Si le cavalier n'accepte pas cette modification, s'il pousse ou retient l'animal, il n'aura plus l'attention de l'animal pour l'aide qu'il applique. Quand les aides sont appliquées, le cavalier doit rester relaxé avec ses aides.

Je le répète, vous devez penser à vous rendre vous-même correct, et pas à punir le cheval pour avoir donné une mauvaise réponse. Le problème est souvent que les aides sont trop fortes, et donc une fois encore, pensez à vous relaxer. Revenez à un pas ou à un trot parfaits, pas juste une ou deux foulées, mais avec rythme et cadence. Un cercle, cette fois avec des aides plus douces, et laissez à votre cheval le temps de répondre. Arrêtez d'être pressé.

Vous dites «Encore, cela prend trop de temps». J'ai vu des entraîneurs enseigner à un cavalier et son cheval toutes les semaines pendant un an, deux ans, trois ou quatre ans, toujours à essayer d'obtenir le trot parfait sur un cercle, avec comme unique leçon «sur la main» [on the bit]. Au bout de quarante-cinq minutes, l'entraîneur dit «bien, bien, bien», et s'il évaluait ce «bien» dans une épreuve d'entraînement ou de premier niveau, il mettrait un six. Ah mais ceux-là sont les experts, pas les artistes ou les écuyers, selon moi.

En regardant Nuno, je voyais simplement les choses se développer continuellement. Les mouvements, l'impulsion, les muscles, la cadence, le rythme: toutes ces choses amenaient l'équilibre avec le développement du cadre supérieur (ce que les gens associent au dressage). J'ai vu ses chevaux en équilibre dès le moment où il les montait. Il travaillait ses chevaux en main et les mettait soigneusement sur la piste en état de supporter son poids. Encore une fois, son assiette était parfaite. Le cheval acceptait le poids avec une musculation déjà décontractée et assouplie pour porter le cavalier. Le poids de Nuno était toujours souple et moelleux. Quand il était assis correctement grandi dans la selle, comme il le faisait pour le piaffer et le passage, son bassin restait tout aussi détendu que dans les extensions, mais il soutenait son dos et littéralement rehaussait son buste et son diaphragme et les remplissait d'air comme seuls les chanteurs d'opéra savent le faire. Il était prêt, un avec son cheval, dès qu'il entamait le pas et restait uni au cheval jusqu'à ce qu'il descende.

Mais j'ai commencé à écrire ces lignes en pensant à un jour où il longeait un jeune cheval. Ce cheval, même pour Nuno, était puissant et tétu, cherchant à être un étalon lourd et se déplaçant mal. Dans l'espace d'un mois, Nuno avait réellement, et sans le moindre doute pour lui, pour le cheval, et pour n'importe quel spectateur, mis «en avant» le cheval. Le cheval comprenait «en avant». Le cheval avait commencé son éducation avec l'attitude du «d'accord, j'y vais» et il se contentait d'aller de plus en plus vite, pas en avant. Le cheval était envoyé en avant, et il allait plus vite. On l'envoyait encore vers l'avant, et il accélérait encore. Les rênes fixes ne s'ajustaient pas, le cheval en pleine sueur, et il accélérait encore. Et puis BANG, comme un coup de feu, le cheval avait compris. Tout s'était mis en place. Il se mit sur les rênes fixes, et son dos remonta. Sa respiration changea. Il avait acquis du rythme – il allait en avant. Cela avait pris 40 minutes, peut-être plus. Il était récompensé.

Alors Nuno le mit à l'autre main et les choses recommencèrent, comme si rien n'avait été appris. Nuno était derrière lui à nouveau, ne lui demandant que d'être en avant et laissant ce malheureux comprendre tout seul. Le cheval comprit, plus rapidement cette fois, et fut récompensé. Nouveau changement de main. Encore une période de confusion, mais il fut très vite en avant. Récompense et changement de main. Bientôt le cheval était en avant à chaque nouveau changement de main. Le cheval en avant allait plus lentement – pas paresseux, mais plus relaxé, avec de jolies foulées égales et une respiration agréable. Et cela continua ainsi jusqu'à ce que le cheval soit complètement tranquillisé, respirant normalement et tranquillement. La recherche du calme se fit entièrement à la longe au trot. Nuno ne l'a pas marché au pas pour le calmer; il a été calmé et relaxé par le mouvement en avant, le rythme et l'honnêteté. Le cheval n'avait aucun doute. Il avait été poussé en avant, mais jamais embrouillé, jamais puni, jamais traité malhonnêtement durant cette leçon. C'était une leçon de mise en avant. Ce cheval particulier eut besoin de cette leçon deux autres fois, mais c'est très rare.

C'est une leçon que j'ai souvent vu Nuno donner. Elle est nécessaire pour beaucoup de juments, exactement comme pour les étalons. Avec ce cheval-là, elle en fit un cheval sûr et honnête. Autrement il serait devenu dangereux et indressable. Au cours des années j'ai vu des chevaux brillants qui n'ont jamais réalisé leurs capacités parce que la première leçon de mise en avant n'a jamais eu lieu. Pour ces chevaux, la discipline et la force ont été présentes dans toutes les circonstances, au box, au pansage, à la longe, à monter dans les vans, au travail, aux présentations et à l'obstacle. La discipline et la force sont devenues la routine. C'est le cheval qui mène la leçon, et le cavalier est dressé par le cheval.

Avec Nuno le cheval se déplace maintenant correctement. Il ne biaise pas ni ne pioche avec ses antérieurs. Ils bougent à partir de l'épaule, et arrivent au sol libres et vers l'avant. Ils se posent avec une légèreté que je n'aurais jamais cru possible la veille.

Il y a eu aussi le jour où Nuno a passé une heure et 45 minutes à prendre la diagonale et à laisser le cheval s'étendre. Il le laissait aussi s'effondrer dans le coin, puis reprendre son équilibre, sa cadence, et s'étendre sur la diagonale suivante. Bientôt dans la tribune on entendit des oooh! et des aaah! parce que le cheval donnait de belles extensions. Il s'effondrait toujours dans le coin. Les spectateurs étaient tellement heureux des extensions que les oooh! et les aaah! étaient de plus en plus forts. Nuno entendit, récompensa et stoppa. J'étais parfaitement consciente que les extensions n'étaient qu'un sous-produit magnifique de ce qu'il essayait d'apprendre au cheval. J'ai réalisé que j'étais la seule dans l'assistance qui montais avec lui dans ma tête, sentant les aides douces qui revenaient. La première fois que le cheval a arrêté de s'ouvrir dans le coin et a écouté ses aides, les rênes se sont relâchées immédiatement, et le maître a fait «Ahh» avec sa voix grave de récompense. Nos yeux se sont rencontrés et, hélas, il n'y avait plus qu'une seule autre personne dans la tribune. Tous les autres n'ont jamais vu ce moment magique. Nuno marcha jusqu'à la cloche et la tira. Il rendit au palefrenier un cheval chaud et fatigué, mais heureux.

Le lendemain, travail habituel. Le travail au pas fut suivi du trot, et quand il allongea dans la diagonale et que le cheval revint au rassembler sur des aides légères sans effort, les rênes furent lâchées et le cheval retourna à l'écurie. Oui Nuno est un génie, mais d'abord il est honnête. Et ainsi la réponse est «OUI», j'aimerais être son cheval. Si je l'étais, je ne ferais pas le même cercle avec le même cavalier dans le même manège le même jour de la semaine et à la même heure pour qu'on me dise «bien» au bout de 40 minutes, année après année, et en étant mis sur la main dans l'impulsion pour la compétition. «NON», je ne voudrais pas être le cheval de cet entraîneur.

«OUI», je préfèrerais être le cheval d'un artiste et danser bientôt à travers de la vie. Mes muscles s'affermiraient chaque jour et je deviendrais un athlète plus fort et plus souple. Aucun vétérinaire ne ferait de radios de mes jarrets. Ma conformation ne limiterait en rien ma capacité à être correct. Je deviendrais une joie et une œuvre d'art avec mon maître sur mon dos.

Pourquoi suis-je allée au Portugal?

Pour regarder un génie travailler. ET JE L'AI REGARDÉ. Je ne m'intéressais pas aux changements de pied au temps, et j'ai vite été ennuyée à regarder le passage pendant les leçons. Mes yeux n'ont jamais quitté Nuno pendant les quatre semaines de mon séjour. Non, je n'ai jamais posé de question: je regardais les chevaux poser des questions, je voyais Nuno leur répondre.

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Auteur: Eloise King (traduction Jean Magnan de Bornier)

Created: 2021-10-23 sam. 11:34

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